Élève de seconde dans un lycée de Paris, Pierre est un passionné de musique. Solitaire, il se réfugie souvent sur un banc, dans un parc, pour rêver et rédiger son journal.
Je venais de m'asseoir sur mon banc quand un vieux clochard est arrivé. Non, pas si vieux que ça après tout. Quand on est pauvre ou a chômage, on fait toujours plus vieux que son âge. Il portait un pardessus élimé, grand comme des ailes de vampire et de grosses chaussures de clown. Il m'a réclamé une pièce je la lui ai donnée. Puis il s'est assis sur le banc qui était en face du mien.
Je ne rédigeais pas mon journal. J'étais en train de transpirer sur ce fameux exposé que je dois présenter vendredi prochain. J'ai choisi Schubert, c'est mon musicien préféré. Mais bientôt, je me suis levé. A cause de l'odeur. Ce pauvre homme puait tellement que les pigeons eux-mêmes l'évitaient.
Alors, une jeune fille est arrivée. Quinze ans, blonde, propre et souriante comme un publicité. Elle respirait le bonheur, la santé. Il y a comme ça, dans la vie, des filles extraordinaires qui passent et vous savez qu'elles ne s'arrêteront pas. On croirait qu'elles se déplacent sur un écran de cinéma: on peut les regarder, les entendre, mais inutile d'essayer de communiquer, elles font partis d'une autre dimension, d'un univers tabou et fermé.
Pourtant, c'est sûrement une élève de mon lycée.
Pas gêné, mon SDF l'a apostrophée pour lui réclamer de l'argent. Alors elle s'est arrêtée pour chercher son porte-monnaie. Mais quand elle l'a ouvert, son sourire s'est fermé. Je ne sais pas ce qu'elle a dit au bonhomme, mais je suppose qu'elle a oublier de respirer, sinon elle aurait filé tout de suite. Et puis j'ai entendu le type lui murmurer:
-Bah, ça ne fait rien ma p'tite dame. Y a qu'l'intention qui compte, comme on dit! Moi, quand j'demande une pièce, c'est surtout histoire de causer un peu....
Aussitôt elle paru rassurée. Là, je me suis rendu compte qu'elle était vraiment jolie : on paraît toujours plus beau, je crois, quand on est heureux. Et justement, elle s'était remise à sourire. Elle s'est assise sur le banc, a fouillé dans son sac. Elle a sorti une boîte de biscuits avec l'air de quelqu'un qui a gagné au loto. Elle semblait plus contente que l'homme. A voir sa tête, je pense qu'il aurait préféré un sandwich avec un verre de vin.
Mais elle a fait comme si de rien n'était. Elle a grignoter ses biscuits avec lui en papotant ; en somme, ils faisaient salon. Le SDF s'est déridé. A un moment donné, ils ont ri. Je les observais avec un regard vide dans le venter. Comme si j'avais eu faim, moi aussi. nu.
Christian GRENIER, la fille de 3e B, copyright Rageot-Éditeur, 1995.
